14 octobre 2007

Entrée par effraction

Je suis arrivée chez ma mère avec l’intention de tout brûler. Et mes ardeurs pyromanes se sont enflammées lorsque, après avoir fouillé frénétiquement dans ma sacoche pendant cinq minutes, j’ai dû me rendre à l’évidence que j’avais oublié mes clés. Frustrée de m’être tapé un trajet Montréal-Rive-Sud inutilement, j’ai donné plusieurs bons coups d’épaule sur la porte. Connaissant ma faiblesse légendaire, je n’avais aucunement espoir que le loquet flanche sous la pression, mais seulement l’envie de me défouler un peu. À mon grand étonnement, la porte s’est ouverte.


Elle n’était pas verrouillée.


Étant donné que je suis la seule à posséder une clé du condo depuis le décès de maman, la situation s’avérait incontestablement anormale. Puisque le sang-froid n’est pas une vertu que j’entretiens – je deviens pâle à la vue de quelques gouttes d’hémoglobine, alors – j’ai immédiatement pris panique. Je regrettais plus que jamais de ne pas avoir mes clés pour m’en fabriquer une arme redoutable. J’avais pour seul moyen de défense mon regard en forme de fusil et quelques insultes bien poignantes. L’adrénaline bouillait en moi et me donnait des envies assassines.


Mis à part le fait que la porte n’était pas fermée à clé, je ne voyais aucun autre indice pouvant me faire croire qu’un inconnu avait pénétré dans la maison. Aucune trace de souliers sur le tapis beige, aucun vase cassé par pur plaisir de destruction. Le téléviseur était toujours à sa place. Un silence impeccable régnait. Aucun chuchotement apeuré – Shit man! J’ai entendu quelqu’un rentrer, faut sortir d’icitte tu-suite! Aucun piétinement empressé – Avoueye, grouille ostie, on va s’ faire pogner! Rien. J’avais très certainement affaire à des professionnels. Des voleurs calmes et organisés. Ça me mettait encore plus en rogne. J’aurais préféré que ce soit des petits chenapans de seize ans qui ne savaient pas trop ce qu’il faisait – une erreur de jeunesse. J’aurais pu leur faire la leçon et les convaincre que ce n’était pas un métier pour eux, voleurs qualifiés. Je suis montée à l’étage en murmurant de cruelles injures dirigées contre ces cambrioleurs ingrats que j’imaginais être en train de se servir à grandes pelletés dans les bijoux de ma mère.


Tranquillement, j’ai poussé la porte déjà entrebâillée de la chambre des maîtres. Mon pouls s’est mis à accélérer. Je me suis préparée à attaquer, la sacoche derrière l’épaule, le coude en l’air, prenant mon élan. Le cœur voulait me sortir de la cage thoracique.


Finalement, ce qui est sorti, ce n’est qu’un long cri.




- Charles?!

- Hein! Quoi?! Où?! Sophie?!

- Qu’est-ce que tu fais là?!


Charles l’ex petit ami de ma mère – déclaré ex pour cause de mort subite de sa blonde, non mais, ça arrive – était couché dans le lit queen de la défunte. Je l’ai évidemment réveillé avec mes puissants sons gutturaux. La chevelure hirsute et le regard désespéré comme celui d’un enfant qui a perdu ses parents dans les allées achalandées du La Baie un samedi après-midi, Charles semblait ne rien comprendre.


- Toi, qu’est-ce que tu fais là?

- Eh bien, j’ai l’honneur de t’annoncer que je suis maintenant la propriétaire des lieux et que le lit dans lequel tu dormais il y a quelques secondes s’avère dorénavant être le mien. Je ne sais pas si tu es au courant, mais ma mère qui, pour une raison que je ne m’expliquerai jamais était aussi ta blonde, est morte. Donc, j’ignore ce que tu fais ici ni comment tu es rentré, mais…

- La clé sous le tapis.

- Quoi?

- Y’avait une clé sous le tapis de l’entrée. C’est pas très sécuritaire. De garder une clé à cet endroit, je veux dire. Je l’avais signalé à ta mère. Mais. Mais on dirait bien qu’elle avait préféré de pas m’écouter. Ça fait que. J’ai pu entrer. Je. J’avais laissé des vêtements et un ou deux livres. Ici. Je voulais. Je voulais.

- Tu voulais?

- Les récupérer.


Il avait de la difficulté à terminer ses phrases. La gorge sèche et les yeux plein d’eau, il a à peine été capable d’ajouter :


- Deux livres. Fallait que. Je les ramène. À la bibliothèque.

- Ok.




Et il a éclaté. J’ai vu peu d’homme pleurer dans ma vie. Chaque fois, les bras me tombent. On dit souvent pour rire du petit côté douillet de ces messieurs qu’ils ont une grippe d’homme. Qu’ils exagèrent leurs symptômes et se complaisent dans leurs écoulements nasaux. Une grippe pire que toutes les autres. Et bien cette fois, j’avais affaire à un homme souffrant d’une peine d’homme. Une tristesse pire que toutes les autres. Incommensurable. Il pleurait, pleurait, et moi, j’étais impuissante. D’un coup, soudain, un bon coup dans les reins, bang, tiens, prends ça, et ça, et encore ça; d’un coup, oui, j’ai compris. Que je n’étais pas la seule à avoir mal. Que Charles, bien qu’il ait été dans sa vie assez brièvement, aimait vraiment ma mère.


- Scu. Scu. Scu…

- Ça va Charles, pas besoin de t’excuser.

- Os. Ostie qu’j’suis, j’suis con.

- Dis pas ça. Dis pas ça.


Dis pas ça. Il m’a écouté. Et n’a plus rien dit. Il m’a simplement prise dans ses bras avec l’espoir, on aurait dit, de se fondre en moi. De disparaître. Ou non, plutôt de partager. De diviser sa douleur. De m’en léguer une partie. Ironiquement, je crois qu’il s’agit là des plus belles condoléances qu’ont m’ait offertes. Des vœux sincères, honnêtes. Une volonté jamais cachée de souffrir avec moi. Pas seulement de comprendre que je puisse souffrir.


Nous sommes restés enlacés jusqu’à ce que Charles s’assoupisse de nouveau. Son corps devenant un peu trop lourd sur le mien, j’ai tenté de me dégager de son emprise en glissant subtilement vers le bas du lit, mais il a rouvert les yeux et m’a suppliée, presque en silence, de rester.


- S’il te plaît.


J’ai consenti. Et comme si cela ne pouvait pas être autrement, comme si tout convergeait vers ce moment, nous nous sommes embrassés. Les lèvres, à peine effleurées. Tout en douceur, en absence. Un baiser qui n’en était pas un. Entre deux êtres qui n’étaient pas là. Pas là. Personne. Et sans cogner – toc toc toc –, non, ils sont entrés. Par effraction.

03 octobre 2007

Feu de camp


J’ai repoussé la chose plusieurs fois, mais hier, j’ai décidé que le temps était venu. Je suis passée chez le notaire pour régler ces mille et une choses que l’on doit régler lorsque quelqu’un meurt. Je ne comprends pas pourquoi mourir est rendu si compliqué. Étant donné que c’est la chose la plus inévitable, ne devrions-nous pas en faire également la chose la plus simple? Peut-être qu’on croyait qu’en faisant de la mort un événement extrêmement complexe, elle finirait par se décourager et lâcher prise – J’en ai assez de vos paperasses, vos cérémonies, vos héritages, vos niaiseries, moi j’fous le camp, arrangez-vous donc tout seuls. Mais notre truc de grands perspicaces n’a pas fonctionné, je suis désolée de vous l’annoncer, on meurt encore.


Et il faut encore signer des piles de documents. J’ai passé l’après-midi dans le bureau d’un homme gris et sans compassion. Pour lui, je n’étais pas une orpheline, mais plutôt une série de chiffres à retenir et de dossiers à classer. Notre rencontre fut interminable, entre autres parce que la secrétaire, tout aussi grise et insensible que son patron, n’arrêtait pas de nous interrompre avec ses Pardonnez-moi de vous déranger, mais je crois que c’est important. La ligne un, pour vous. Chaque fois, je ne pouvais m’empêcher de songer que c’était un autre orphelin désemparé, comme moi, qui appelait pour savoir ce qu’il devait faire. Pour connaître le mode d’emploi. Chaque fois, j’aurais voulu prendre le combiné et lui dire que j’étais vraiment, mais alors là vraiment désolée, mais qu’il y en avait pas de façon de faire. On meurt, encore. Et on meurt, beaucoup. Le téléphone a retenti huit fois, si j’ai bien compté.


Et si j’ai bien compté, ma mère ne m’a pas laissé grand-chose. Son assurance-vie aura servi à couvrir les frais liés à l’enterrement et voilà, c’est pas mal tout. Peut-on m’expliquer pourquoi on doit payer si cher pour un putain de coffre en bois qu’on s’empresse aussi tôt d’enfoncer dans la terre? Si seulement j’avais pu le ramener chez moi, l’exposer au milieu du salon, m’en faire une table à café, je ne sais pas moi. On aurait été aussi bien, selon moi, de prendre une bonne dizaine de liasses de cent piastres, de les placer dans un petit coffre en plywood et de gentiment déposer le tout dans un trou d’écureuil. Ç’aurait été un tout aussi bon placement.


Tout de même. Elle me laisse environ cinq mille dollars. De quoi payer les dettes que j’ai accumulées cet été, et puis, oh, peut-être, oui, peut-être me payer une petite soirée au cinéma. Avec du popcorn. Wow. On rit pu. À vrai dire, ce n’est pas tout. J’ai aussi hérité du condo. Mais je vois ça plus comme un trouble qu’un cadeau en ce moment. Je voudrais bien aller m’y installer, mais je ne me sens absolument pas prête à être une femme qui, l’été, met du chlore dans sa piscine avant d’aller se coucher et, l’automne, ramasse les feuilles mortes sur son terrain en se disant Ahh! Quelles magnifiques couleurs automnales! Et ça sent si bon le mois d’octobre! Hmm! Que j’aime ma banlieue!


J’ai quand même décidé qu’un séjour de quelques jours dans cette demeure qui m’appartient dorénavant et de laquelle je ne sais trop que faire pourrait être nécessaire, ne serait-ce que pour faire un peu de ménage dans les babioles de ma mère. Ce soir, je pars donc en voyage au pays des revenants et autres souvenirs moches. J’ai la nostalgie dans le plafond. Et un paquet d’allumettes bien plein. Car j’ai l’intention d’en brûler le plus possible. Je ne veux rien savoir de garder les photos, les objets d’artisanat rapportés de République Dominicaine, les lettres, les factures, les vêtements. Et je ne veux surtout rien donner aux pauvres. Quelle insulte, recevoir les meubles et les accessoires d’une femme morte – Tiens ma chère, t’es pas riche, riche, mais tu mérites au moins de porter les bijoux d’une défunte. Hein? La chance que t’as!


Non, je préfère tout faire cramer. Et avec les cendres, sur les murs blancs, écrire : Moi, moi, je suis encore vivante.

24 septembre 2007

Avant l’automne, suite…



Je n’avais jamais connu la perte d’un être si proche de moi auparavant. J’aurai eu beau dire et répéter que ma mère ne me comprenait pas, qu’elle était tout ce qu’il y avait de plus contraire à moi, elle était ma mère. Et une mère, ce n’est pas fait pour mourir; c’est fait pour donner la vie. Qui oserait donc la lui reprendre? Quelqu’un de si proche… Contraire à moi, mais l’existence d’une chose n’est-elle pas prouvée par le fait que son contraire existe aussi?

Mes quatre grands-parents sont encore vivants; le seul deuil que j’ai eu à vivre, ce fut à huit ans, quand mon arrière-grand-mère de quatre-vingt-douze ans est morte. Ah, et puis, quand mon arrière-grand-père est mort, deux ou trois ans après cela. Quelqu’un de si proche? Jamais, non.

Et j’ai toujours pensé que le jour où cela allait m’arriver, je ne saurais absolument pas comment réagir. Que j’allais tout simplement y passer, à mon tour, que je ne pourrais pas survivre à ce genre de douleur. De vide. Comment continuer de vivre quand le lieu, l’endroit originel, celui d’où tu viens et où tu as si souvent souhaité retourner n’existe tout simplement plus? Chaque fois que je m’imaginais une telle situation se produire – la mort de mon père ou de ma mère, pire que tout – je me disais que le plus grand problème dans tout cela, c’est que je ne serais jamais capable de me tuer moi-même et qu’à cause de cela, je serais obligée de continuer. De continuer de vivre, même si le lieu d’où je venais et où j’avais si souvent souhaité retourner n’existait plus. Je regrette parfois de ne pas être du type suicidaire.

-        Ne dis pas ça!

La voix qui venait de parler était celle de François. Je croyais m’être tenue ce discours en silence, pour moi-même – petit monologue intérieur – mais semble-t-il, encore une fois, que ma tête avait réfléchi plus fort que je ne le croyais. Et je n’avais pas su trouver meilleur confident que François.
Au début, je me suis bien demandé ce qu’il faisait là. Comment avait-il su pour ma mère? Par la suite, je me suis dit qu’il avait du culot de se pointer aux funérailles de ma pauvre, pauvre maman, et puis j’ai réalisé que le fait qu’il ait couché avec ma meilleure amie il y a de cela environ cinq mois n’avait rien à voir avec ma défunte mère et que la propension à l’adultère n’empêchait pas nécessairement un homme d’éprouver de la sympathie.

Je me suis donc retenue de le gifler lorsqu’il est venu m’offrir ses condoléances.

Plutôt que de le frapper, je suis tombée en sanglot dans ses bras. Il m’a amenée dans une pièce à part, et c’est là que je me suis mise à lui balancer mon baratin sur mon incapacité à gérer la mort, en l’occurrence celle de ma mère.

-        Ne dis pas ça!
-        Pourquoi pas?!
-        Tu ne voudrais pas être suicidaire. C’est déprimant être suicidaire et je trouve que tu es déjà assez déprimée comme ça!
-        Ah! T’es con.
-        Je sais. Mais au moins je te fais rire. Un zéro pour moi.
-        Contre qui tu joues?
-        Tous les autres.
-        François against the rest of the world, c’est ça?
-        Ils n’ont aucune chance, pas vrai?!

C’est vrai qu’il me faisait rire. Alors je l’ai laissé dire des niaiseries pendant une bonne dizaine de minutes. Ses blagues cyniques valaient beaucoup mieux que tous les faux élans de compassion que ces centaines d’inconnus étaient venus me témoigner. J’ignorais que ma mère connaissait autant de gens. J’imagine que c’est moi qui la connaissais plutôt mal.

-        Est-ce que toi et Magalie avez recouché ensemble?
-        Euh… tu veux dire, depuis la fois où tu nous a surpris chez elle?
-        Oui. À moins que tu aies en tête une autre fois dont je n’étais pas au courant. Déjà, ça répondrait en partie à ma question!
-        Non. Ç’a été la seule fois.
-        Oh.
-        Mais j’imagine que tu me pardonneras pas plus parce que je t’ai dit ça.
-        Effectivement, ça change pas grand-chose au fait que je trouve que tu es un con. Pas tant parce que tu m’as trompée que parce que tu n’as pas essayé plus fort que ça de me ravoir après.
-        Ben là! Tu t’attendais à quoi? Que je t’envoie des fleurs tous les jours pendant trois mois, jusqu’à temps que tu te décides enfin de peut-être me donner une deuxième chance? Que je monte les marches de l’Oratoire St-Joseph sur les genoux tous les dimanches pour prier Dieu qu’il te ramène à moi?
-        T’as raison. De toute façon. C’est pas vraiment le temps de parler de tout ça. Je suis encore sous le choc en ce moment et le stress post-traumatique pourrait me faire poser des gestes regrettables si jamais la conversation s’envenimait!
-        Si t’as envie de me tuer, effectivement, c’est le meilleur moment pour le faire, on est déjà dans un salon funéraire. Laisse-moi juste aller prendre mes arrangements avec le directeur d’la place, je n’ai pas de testament encore… Je reviens, ok?
-        Pff! T’es vraiment, vraiment con!
-        Deux zéro. T’as encore ri.
-        T’es con pis j’sais pas pourquoi, mais j’suis contente de te voir.
Le fait que François soit là, c’était un peu comme une preuve que le passé n’était pas complètement révolu, que ma mère avait beau être morte, elle n’avait pas tout emporté avec elle; il reste encore ici des gens et des choses appartenant à l’époque d’avant qui continueront de vivre avec moi.
-        Magalie aurait voulu venir, mais son boss a refusé de lui donner son samedi pour aller aux funérailles de la mère de sa meilleure amie. Il lui a répondu qu’elle n’avait pas l’air si triste et que tant que cette mort n’affectait pas son travail, il ne voyait pas pourquoi il lui donnerait une journée de congé. Je crois qu’il aurait fallu qu’elle-même meurt pour qu’il accepte qu’elle aille aux funérailles!
-        Wow. Quel con!
-        Tu me traites de con depuis tantôt : voudrais-tu insinuer que lui et moi, on a quelque chose en commun?!
-        Ah. Ah. Non. Du tout. Vous êtes deux genres de cons tout à fait différents, t’inquiètes.
-        Merci.
-        Dis donc, c’est moi ou tu as dit «son boss a refusé de lui donner congé pour aller aux funérailles de la mère de sa meilleure amie»?
-        Je pense effectivement que j’ai dit ça. Pour?
-        Meilleure amie, hein?


François en était à essayer de m’expliquer pourquoi Magalie me considérait toujours comme sa meilleure amie, même si elle et moi, on ne s’était pas parlées depuis des mois, quand, tout à coup, je n’ai plus eu besoin d’explication. J’ai compris.

Magalie est entrée dans le salon funéraire avec en main une rose blanche. Une toute petite rose blanche. Elle et sa rose affichaient le même air timide et complètement ahuri. Elles semblaient toutes deux avoir peur qu’on les écrase du pied.

-        Magalie?
-        Oh. Sophie. Je…
-        François vient tout juste de me dire que tu ne pouvais pas venir parce que ton boss n’avait pas…
-        Mon boss? Quel boss? Ah! Tu veux dire le trou-de-cul qui me disait quoi faire tout en prenant bien soin de ne jamais me donner un coup de main quand j’étais dans le jus au café? Lui? Ce n’est plus mon boss. Il ne le sait pas encore, mais j’imagine qu’il va s’en rendre compte assez vite lorsqu’il s’apercevra que personne n’a ouvert le resto ce matin!
-        Euh. T’as pas laissé ta job pour venir aux funérailles de ma mère toujours?
-        Même si  j’suis prête à bien des choses pour que toi et moi on redevienne amie, mais pas à laisser ma job quand même. Je l’ai laissée parce que cet enfouaré de merde me faisait vraiment trop chier, c’est tout!

C’était alors un zéro pour Magalie aussi.

***

Je n’ai pas revu François et Magalie depuis les funérailles. J’avais eu envie d’aller à la tombe de Maman accompagnée de François, mais j’y suis allée seule finalement.

 Debout devant la pierre tombale de Maman, j’ai réfléchi à tout ça. Me suis demandé si j’avais vraiment envie de les reprendre dans ma vie, François et Magalie. Et puis j’ai réalisé que si je n’en avais pas envie, à tout le moins, j’en avais de besoin. Besoin d’avoir des amis de nouveaux. Parce qu’en y pensant bien, ça fait beaucoup trop longtemps que je suis seule, n’ayant pour seule activité que la méditation autour du fait que… je suis seule. D’accord, il y a eu Louis, et Louis est toujours là, mais un peu trop loin à mon goût. Et puis il y a moi, moi, qui suis là, encore, à me regarder dans le miroir, mais je ne suis pas certaine que cela soit suffisant dorénavant.

20 septembre 2007

Avant l’automne – première partie


Dormir est une façon de mourir ou tout au moins de mourir
à la réalité, mieux encore, c’est la mort de la réalité
.
– Salvador Dali



Parfois, les jours sont des années. Les dix derniers, ceux qui viennent de passer, si vite et si lentement à la fois, voilà ce qu’ils étaient, les jours, en vrai : des éternités qui s’étirent. Au cours de cette semaine et demie qui appartient maintenant au passé, j’ai le sentiment d’avoir vécu plus d’événements et de sentiments qu’en vingt-quatre ans. Parfois, les semaines sont des condensés d’existence. Du pire et du meilleur concentré au maximum. Aucun silence pour venir diluer tout ça, aucune pause, aucun répit. Que de la vie qui continue. Et court, et court, et court. Toi aussi cours, Sophie.

Je ne crois pas que l’habitude va me rester, mais depuis sept jours, je me lève très tôt tous les matins pour aller jogger. Six heures trente, debout; six heures trente cinq, sous la douche; six heures cinquante, habillée; six heures cinquante cinq, un grand verre de jus d’orange; sept heures, j’ouvre la porte. Dehors. Je respire, enfin. L’air froid de l’aube, les restes de rosées qui s’évaporent, les particules de soleil qui flottent timidement, l’odeur de la ville qui se lève, tout ça, d’un coup, d’une inspiration, je l’engouffre dans mes poumons. J’avale la vie, je remplis mon corps de tout ce qui grouille, de tout ce qui subsiste, de tout ce qui va, et moi aussi, je pars. Go.

Je cours jusqu’au je-n’en-peux-pluisme. Je cours jusqu’au bout, au bout du monde, le monde du dedans, celui qui s’effondre. Je cours jusqu’à l’évanouissement. L’échec total, la déflagration, l’anéantissement de toute pensée. Je cours sans savoir où je vais, sans voir où je vais. Je cours les yeux fermés, ça va mieux pour retrouver la route intérieure.

Chaque matin depuis sept jours, j’emprunte le même parcours. Cette routine nouvelle, cette manière de reproduire l’identique, de faire de la route quelque chose de connue, de semblable, cela me rassure et m’installe dans un confort certain. Teinté d’oubli et d’absence, mais un confort tout de même. Je n’ai plus à me tracasser pendant ce deux heures de pas un en avant de l’autre, de marche plus rapide que soi. Je sais où je vais, même si cela ne mène nulle part puisqu’à la fin, je devrai revenir au point de départ. Et de retour à la maison, la routine se poursuit. Je reprends une douche, chaude, même si mon corps se noie déjà dans sa sueur, j’y reste jusqu’à ce que ma peau soit aussi molle que les montres de Dali, j’enfile ma robe de chambre en ratine, marche jusqu’à la chambre sur la pointe des pieds, laisse quelques traces bien mouillées derrière moi, et je me faufile sous les lourdes couvertures. Emmitouflée dans ma fatigue, exténuée de mes excès matinaux, je recouvre le sommeil pour ne me relever qu’en début d’après-midi.

Mais ce matin, encoche à ma routine, je n’ai pas été capable de me rendormir. De fuir davantage, un peu plus loin dans l’ignorance. Mes yeux refusaient de ne plus voir; chaque fois que j’ordonnais à mes paupières de se clore, le mouvement inverse se produisait. Ma rétine cherchait la lumière et ma conscience des réponses. Arrête de tout nier, merde. Elle est morte.

Maman est morte, oui. Maman est morte. Maman est morte, Maman est morte. Elle est morte, morte, morte. Morte, morte, morte, Maman, Maman, Maman. Ces deux mots ne sont pas faits pour aller ensemble, ils sont comme des aimants – un négatif, un positif – dans ma tête, dès que j’essaie de les juxtaposer, ils se repoussent mutuellement. Et moi, comme eux, comme ces mots qu’on ne peut croire, ces mots qui nous rebutent et nous renvoient d’où on vient, moi, j’envoie paître tous ceux qui essaient de me consoler. Je suis la boussole qui n’indique plus rien.

C’est pour cela que je me suis fait un itinéraire de course; je ne voudrais pas me perdre, moi dont les sens, surtout celui de l’orientation, sont complètement dysfonctionnels. Ce trajet me mène jusqu’au Parc Nature de l’Île-de-la-Visitation, qui longe la rivière des Prairies. Là, les feuilles qui commencent tranquillement à rougir, l’odeur de terre humide et le bruit furieux de l’eau me rappellent que je ne suis pas la seule à être en colère, que je vis dans un monde où les déceptions s’accumulent, les arbres perdent leur feuillage, les rivières grondent et les sols tremblent.

Pour revenir chez moi, j’utilise le sentier qui contourne le site d’enfouissement de Montréal-Nord. Ce lieu qui en d’autres temps m’inspirerait probablement le dégoût me fascine et me réconcilie avec ma situation de jeune femme endeuillée. J’ignore pourquoi, mais les vapeurs de souffre, ces effluves d’œufs pourris, ne me sont pas si désagréables. Elles appartiennent à ce décor surréaliste où les déchets s’amoncellent et les tristesses se perdent. Elles sont ce décor. Une montagne de vieux tissus, de souvenirs endommagés, de vêtements souillés, d’outils usés, d’erreurs à cacher, bien dissimulée sous d’épais centimètres de sable. Mais aucune terre, aussi noire soit-elle, ne réussirait à nous faire oublier que là, git tout ce dont l’humanité a arbitrairement décidé de se départir. Pourquoi avoir choisi de se débarrasser de cette paire de chaussures pourtant neuve? Pourquoi cette lettre déchirée et enfouie au fond d’un sac? Pourquoi ma mère au fond d’un trou? Pourquoi ma mère, enterrée comme une ordure. Parce que le ciel, c’est le dépotoir de Dieu, j’imagine. Et j’imagine, encore, que c’est pour me rapprocher de lui que je visite cet endroit. Du sommet de mon monticule d’immondices, je sens que je peux lui parler en toute confidence. Lui dire, tout bas, comme on murmurerait à l’oreille d’un géant, du bas de notre petitesse, de notre fragilité, qu’on ne croit pas en lui. Et qu’il aille se faire foutre.

Mais ce matin, je n’ai pas crié d’insanités au bonhomme dieu – minuscule volontaire –, je n’ai rien dit, rien fait, me suis contentée de m’asseoir sur un des bancs qu’ils ont emménagés dans ce sinistre parc – ils avaient réellement prévu que des gens iraient se promener là. Plutôt inquiétant, non, de savoir que je ne suis pas la seule à fréquenter les dépotoirs et à les considérer comme lieu d’évasion! – je me suis assise, voilà, et j’ai observé l’autre montagne, derrière, celle du loin, de l’horizon, celle qui protège la ville avec son sourire narquois, ses maisons cossues, ses cimetières en grève, un Oratoire accroché à son flanc. La vue qu’on a sur le Mont-Royal est assez splendide. Le soleil qui, à l’est, prend de l’essor, le colore d’un ton orangé et semble lui dire Ne bouge pas, je m’en viens te rejoindre. Et oui, une fois de plus, il finira par l’atteindre; le soleil, bien qu’essoufflé, réussira aujourd’hui, une fois de plus, à compléter sa course, sans trop d’embûche. Trajectoire ininterrompue. Même si personne n’est immortel.

J’aurais envie, cet après-midi, d’aller visiter la tombe de Maman, fraîchement ensevelie, mais je n’ai pas le courage de m’y présenter seule. Peut-être vais-je appeler François pour qu’il m’y accompagne…

10 septembre 2007

L'hiver aux portes



Hier, dimanche 9 septembre, 13h00, environ. J’ai pris le métro. Sur les panneaux d’affichage lumineux, il y avait d’inscrit Mercredi 5 février, 16h46. Pendant une fraction de seconde, j’y ai cru. J’ai pensé qu’on était bel et bien en février, que la Saint-Valentin s’en venait, que le temps des Fêtes venait à peine de se terminer; j’y ai cru, à cette date improbable, à cette heure absurde. Je me suis dit que j’avais peut-être eu un moment d’égarement, ou que j’avais trop dormi, et que voilà, enfin, je me réveillais, de retour à la réalité après une longue pause. Station Sherbrooke, je sors. Dehors, il fait mi-soleil, mi-nuage. Mais aucune trace de neige. Je suis déçue. J’aurais aimé que tout cela soit vrai, qu’on soit en février, et hop! Cinq mois d’écoulés sans que je m’en rende compte, un saut dans le temps, une petite pirouette. Une petite fuite vers l’avant…


J’ai marché sur les trottoirs exempts de slush et de gadoue, m’abreuvant des quelques rayons qui consentaient à se rendre jusqu’à mon visage. Je suis arrêtée au café Cherrier prendre un expresso – Le plus fort possible s’il vous plaît. Je n’aime pas le café, mais j’avais envie de quelque chose de puissant. Et il était trop tôt pour commander un Martini. Pendant quelques secondes, je me suis sentie comme à Paris. Dépaysement nécessaire.


À ma gauche, un maghrébin enfilait les expresso comme on enfile les bas de laine les journées froides d’hiver – mais j’ai regardé par la fenêtre, et non, toujours pas de neige. À ma droite, un homme austère – la quarantaine semblait lui peser lourd sur les épaules – descendait tranquillement un Perrier. Tranquillement, et à intervalles réguliers. Chaque trente seconde, il prenait une gorgée et redéposait son verre sur le zinc d’un geste lent mais convaincu, produisant un son rond et triste qui me tirait de mes rêveries – toc. Le petit manège de mon voisin vraisemblablement obsessif-compulsif et déprimé m’aurait probablement, en d’autres circonstances, tombé royalement sur les nerfs, mais à ce moment précis, il s’avéra plutôt salvateur; c’était comme un électrochoc, une manœuvre tout à fait utile de réanimation - une bonne pression sur la poitrine, on fait la respiration artificielle, on compte, on compte, oui, oui, le patient vit encore. Tout n’est pas perdu.


Il était presque 14h30. Je ne pouvais plus prendre mon temps et repousser la suite. J’ai enfilé ma veste, remis le siège bien à sa place, attendu que le serveur vienne récupérer son pourboire en mains propres, posé la petite cuillère dans la soucoupe, sous l’anse de la tasse, à droite, comme supposé, regardé une dernière fois le liquide brun que je n’avais même pas touché; je me suis assurée trois fois que je n’avais rien oublié, rien laissé traîner sur le comptoir, rien, pour être sûre, rien. Et après cela, j’étais tout simplement à cours de façon d’étirer le temps sans en avoir l’air. Au moment où je franchis le seuil de la porte, Johnny Cash se mit à jouer - Lord, Help me walk / Another mile, just one more mile / I'm tired of walkin' all alone. J’ai fait semblant de parler au téléphone public pendant tout le temps de la chanson, pour pouvoir l’écouter sans qu’on me prenne pour une attardée qui aime passer ses dimanches après-midis dans le vestibule des restaurants à attendre la venue prochaine du messie et de ses disciples- I never thought I needed help before / I thought that I could get by - by myself. Je n’y ai jamais cru au messie, non, mais la voix brisée de Cash, sa voix comme une larme d’homme qui n’avait jamais pleuré avant, sa voix, elle me donnait envie de commencer à y croire. Juste pour essayer. Juste pour ne plus faire tout cela seule. Et si ce n’est pas à Dieu que je dois croire, que ce soit à autre chose, d’accord, je n’y vois pas d’inconvénient; je ne veux juste plus faire tout cela seule. Ne plus faire semblant de parler au téléphone. Appeler quelqu’un pour vrai. L’espace d’une fraction de millième de seconde, j’ai eu envie de téléphoner à Magalie. La fraction suivante, je me suis souvenue pourquoi on ne s’était pas parlé depuis plus de deux mois, et l’envie m’ait soudainement passé.


Je déteste les hôpitaux, leurs murs aqua-1991, les couvre-chaussures bleus tissés dans le même matériel que les jaquettes-fesses-à-l’air, le visage blanc-jaune des patients, celui vert des visiteurs qui ne se sentent pas bien dans cet endroit où tout respire le trop propre. Le mien, mon visage, rouge, rouge-mauve, parce que j’ai couru jusqu’à Notre-Dame, parce que j’avais besoin de sentir le sang circuler dans mes jambes, dans mes poumons, dans ma tête; le sang partout, partout, le sang des gens vivants, en moi, le sang qui prouve qu’on n’est pas malade, nous, qu’on va bien comme jamais on n’a bien été, le sang vif, le sang clair, le sang de ceux qui ne remettront pas les pieds aux soins palliatifs de si tôt. Parce qu’ils vont bien et que, même, aujourd’hui, ils sentent qu’ils pourront tout vaincre. Tout y compris cette mort que vous leur avez promise.


La chambre de ma mère était envahie de lys blanc, ses fleurs préférées. La carte les accompagnant disait simplement Charles. Je l’avais oublié lui. Si jeune et devoir venir visiter sa blonde comateuse à l’hôpital parce qu’elle s’est pété un ACV; il avait pas pensé à ça en acceptant de sortir avec ma mère. Tous ces bouquets éparpillés aux quatre coins de la pièce m’ont rappelé que moi, je n’avais rien amené pour ma mère. Je me suis trouvée indigne et j’ai couru au Renaud Bray sur St-Denis acheté le CD de Johnny Cash.


Quand je suis revenue, il y avait trois infirmières dans la chambre et un médecin. Son pouls est revenu, mais il est extrêmement faible. Je n’ai pas voulu en entendre plus. Ma mère venait de mourir. Et de ressusciter. Pendant que j’étais partie lui acheter un disque. Alors qu’il n’y a même pas de lecteur CD dans sa chambre.


J’ai attendu que le cortège de gens habillés en blanc quitte la chambre pour m’y réfugier. J’ai mis mes écouteurs de walkman sur les oreilles de ma mère et j’ai sélectionné On the Evening Train - As I turned to walk away from the depot / It seemed I heard her call my name / Take care of baby and tell him darling / That I'm going home on the evening train.


Si jamais elle décidait de remourir aujourd’hui, ma mère, je voulais qu’elle le fasse en écoutant cette chanson. Et moi qui la fredonne à côté, en lui tenant la main, et en pleurant, un peu. En pleurant comme un homme qui n’a jamais pleuré avant. Par la fenêtre, toujours pas de flocons. Dehors, ce n’était pas le mercredi 5 février, 16h46, mais en dedans, en dedans, il y a longtemps qu’il n’avait pas fait si froid.