05 novembre 2008
On joue au docteur?
Comme à peu près tout le monde, je n'aime pas les hôpitaux. Ça me stresse de mettre les pieds là, même quand c'est pour rendre visite à quelqu'un. Je me sens automatiquement malade, dès que je passe la porte d'entrée de ces usines à microbes. L'air goutte l'alcool à friction 70%, la couleur des murs - Jaune vomi, SICO numéro 14657 et Vert-de-gris tirant sur le kaki-gastro, BÉTONEL numéro 89623- est drôlement semblable à celle des visages des patients, qui arborent tous une mine d'enterrement. Je me perds toujours dans les corridors labyrinthiques, ne comprenant rien aux panneaux censés me guider. Et cette odeur, incapable de dire ce que c'est - un mélange de formol, de Purel, de café-qui-vient-des-machines-pis-qui-goutte-le-caliss et de vieux restes de boucane de cigarettes, dont les murs sont restés imprégnés, même si ça fait des décennies qu'on ne fume plus dans les hôpitaux. Non, vraiment, je n'aime pas ces endroits.
Mais, comme je suis dotée d'un courage légendaire, j'ai vaincu ma frousse et mon dégoût et je me suis rendue à mon rendez-vous. Je suis arrivée pile poil à l'heure, ce qui est surprenant, puisque j'étais convoquée pour 7h30 et que 7h30, c'est l'heure où, normalement, j'entre dans ma phase de sommeil paradoxal. Ce matin, pas de paresse: je me suis tirée du lit à 6h30, j'ai pris une douche, engranger une banane, siphonner un jus de fruits et enfourché ma bicyclette. 7h28, j'étais essoufflée, mais présente au poste. Ding! Ding! Ding! Madame la réceptionniste! Je suis là! Puis-je-voir-le-docteur-et-m'en-aller-au-plus-sacrant-merci!
On m'a remis une splendide jaquette bleue - Prada, Collection automne-hiver 2008 -, des pantoufles tout aussi splendides et tout aussi bleues - signées Chanel - et un sac de plastique dans lequel mettre mes effets personnels - celui-là n'était pas griffé par contre. Accoutrée comme la chienne à Jacques - j'vous jure que Jacques, il se payait ma gueule oui! Jamais il n'avait vu sa chienne habillé aussi sexy! - je suis sortie de la salle de bains et l'infirmière de me dire «Vous l'avez mis à l'envers » J'ignorais qu'il y avait un sens - Votre bout de tissu ressemble plus à un rideau qu'à une robe madame, désolée, mais j'avais pas vu qu'il y avait un bon côté et un mauvais. J'ai aussi trouvé le don de mal mettre les petites pantoufles bleu-ciel-trop-bleu-pour-être-vrai. J'ai demandé à l'infirmière de pardonner ma maladresse - C'est que je ne fréquente pas souvent cet endroit, voyez-vous, j'suis pas trop habituée avec son code vestimentaire.
L'infirmière, qui me trouvait un peu étourdie, mais plutôt divertissante, a pris ma température - 37,1, j'étais heureuse de constater que je ne m'étais pas transformée en animal à sang-froid dernièrement -, ma pression - normale, thank God, y'a au moins une chose que je sais bien faire: avoir une bonne pression -, et mon pouls - 112 battements minutes! Ok, ça, c'est moins normal. Le stress. Oui, c'est ça: le stress. Je m'étais effectivement déjà sentie plus détendue.
Le médecin ne finissait pas de ne pas arriver. J'étais la première patiente prévue sur la liste et déjà, on avait du retard. Bien heureuse de ne pas avoir pris mon rendez-vous en fin de journée, sûrement que j'aurais passé demain. Après plusieurs minutes d'attente, on a conclu que le médecin était trop occupé pour venir travailler, alors on a demandé au médecin en résidence de s'occuper de mon cas. Ou, devrais-je plutôt dire, on a demandé au séduisant médecin en résidence de s'occuper de mon cas.
Le beau pas-encore-tout-à-fait-docteur-mais-ça-s'en-vient-bientôt Guttenbaker ou je ne sais plus trop quel autre nom austro-hongrois hyper sexy qui sonne comme un requiem de Beethoven dans les oreilles.
Le beau docteur Beethoven Guttenbaker. Qui a un léger accent anglophone quand il parle. Et des yeux pétillants lorsqu'il sourit. Mais je ne vois pas son sourire parce qu'il porte un masque bleu-ciel-je-crois-que-je-suis-au-paradis-et-vous-êtes-sûrement-un-ange-venu-pour-me-secourir. C'est donc lui qui allait m'opérer. My, my, my.
Une des infirmières m'a mis une espèce de patch autocollante sur la cuisse, qui allait leur permettre de suivre mes signes vitaux pendant l'intervention. Une énorme patch; je savais pas que l'épilation des jambes était incluse dans le deal.
Beethoven-van Quaker-chose (je sais pu, c'était peut-être Wagner... non! Gutenberg... ou peut-être Salenberg?) a attendu que je m'installe confortablement sur sa table d'opération pour me demander « Puis-je voir votre sein mademoiselle? » Éblouie par son charme irrésistible, j'en avais oublié la raison de ma présence dans cette salle froide et métallique, alors j'ai été plutôt surprise par sa question - Mes seins? Euh... vous trouvez pas que vous allez un peu vite en affaire?! Je ne sais pas s'il fut séduit ou découragé par ma réponse, je n'ai pas été capable de détecter la nature de l'émotion que sa voix de jeune homme au flegme européen essayait de dissimuler. Toujours est-il qu'il m'a lancé « Eh bien mademoiselle, je veux bien aller plus lentement, mais j'ai d'autres patients à voir après vous, alors va falloir vous déshabiller assez vite. » Au fond, qu'est-ce que j'avais à chialer: je passe mon temps à dire que je cherche un gars qui sait ce qu'il veut et qui ne passe pas par quatre chemins pour dire ce qu'il pense. J'avais un merveilleux prototype devant moi.
«Désinfectant». «Bistouri». «Scalpel». Dans sa bouche, ces mots sonnaient comme des poèmes de Rimbaud. J'aurais tout donné pour qu'il me les murmure à l'oreille... Bistouri... Oh oui!! J'en étais là dans mes fantasmes médicaux quand j'ai senti son sexe frôler ma main. Son sexe. Ma main. Frôler. Frisson. Grande chaleur. Les deux en même temps. Il ne faisait pas exprès, il ne s'en rendait probablement pas compte, que son viril engin frottait sur le revers de ma main droite, il faisait juste sa job et pour mieux voir ce qu'il faisait, il avait besoin de s'approcher un peu plus de la table, plus près, plus près, encore plus près, oui, je, oui, oui... L'infirmière a lancé, sur un ton légèrement inquiet: «Le pouls monte docteur. On est à 120. » Et cette fois, c'était pas à cause du stress.
Je n'étais plus stressée du tout. Grâce à l'anesthésie locale, je ne sentais rien lorsque mon Docteur-Grey-juste-à-moi me charcutait la poitrine. Et grâce à ses beaux yeux bleu-ciel-comme-ce-dont-doit-avoir-l'air-le-ciel-au-dessus-de-la-mer-du-Nord, je ne sentais plus rien de la douleur qui taraudait mon cœur de célibataire depuis quelques semaines...
Tout au long de l'opération, mon médecin-en-résidence-de-qui-j'aurais-volontiers-visiter-la-résidence-s'il-m'avait-invitée me posait des questions (je pensais que y'avait uniquement les dentistes que ça amusait, de vous faire la conversation pendant que vous êtes dans la pire des positions) - « Vous faites quoi dans la vie? » Étudiante... en littérature... j'écris, je veux dire, un peu, des fois là... je veux écrire... des... des textes là... « Des romans? » Oui, c'est ça, des romans. «Oh! Intéressant!» Vous trouvez? «Bien sûr. Quand vous sortirez votre premier livre, vous viendrez me le dédicacer?» Euh... oui. Bien sûr. Et ... et vous... est-ce que vous pourriez m'autographier la poitrine une fois que vous aurez terminé? Il a ri.
Et il a arrêté de me poser des questions.
Merde. Je peux pas croire que j'ai dit ça... Moi pis ma grande gueule... C'est la langue que j'aurais dû me faire enlever aujourd'hui.
«Voilà mademoiselle, c'est terminé» Déjà?! «Eh bien, oui! Je peux réouvrir et recommencer si vous voulez!» Non, ça va... Je vous remercie. Mais... je... j'étais bien là, couchée, c'est... c'est confortable ici, hein? « Vous n'êtes pas trop douillette!» Non, c'est vrai, j'suis pas très capricieuse. En fait c'est faux, j'suis très capricieuse. Mais j'ai d'autres qualités vous savez. «Je n'en doute pas. Comme vos points de rousseur. C'est très joli.» Ffffffffffff (son que produit le corps d'une fille qui vient de fondre sur place parce qu'un homme beau et intelligent vient de lui faire un compliment).
Une chance que l'infirmière avait déjà retiré la patch-autocollante-preneuse-de-pouls-et-arracheuse-de-poils, parce que sûrement que j'aurais fait sauter sa machine avec mon rythme cardiaque qui a triplé en une seconde.
«Vous vous sentez bien, mademoiselle?» Oui... oui... juste un peu étourdie... «C'est normal, ne vous en faites pas. Il risque d'y avoir de la douleur aussi. Je vais vous prescrire des analgésiques.» Merci... vous... vous... «Moi, moi, moi avoir un autre patient qui attend dans le corridor, alors je vais devoir vous escorter jusqu'à la porte.»
J'ai fini par décoller, n'ayant pas réussi à trouver d'autres excuses pour prolonger mon séjour auprès de mon bellâtre. Armée d'une prescription d'anti-douleurs, j'ai quitté l'hosto, déçue de ne pas avoir trouvé un moyen d'obtenir un rendez-vous galant. J'imagine que de toute façon, ce n'est jamais une bonne chose qu'un gars vous ait vu les seins avant même de vous avoir invitée à souper; ça ne peut pas mener à une relation solide, non?
Ou peut-être que oui. Faudrait que je lui demande... Comment? En l'appelant au numéro qu'il a laissé derrière ma prescription! Une chance que la pharmacienne l'a vu et a eu la gentillesse de me demander «Le numéro derrière le papier, est-ce important?», lorsque je lui ai remis mon ordonnance...
J'en reviens pas encore. C'est pas contre toutes les règles éthiques et autres serments d'Hypocrate ce qu'il a fait là? Oui. Ça veut dire que j'ai affaire à un vrai rebelle.
Il est encore plus intéressant que je ne le croyais.
25 octobre 2008
Une journée pluvieuse dans la vie d'une exhibitionniste déprimée
Aujourd'hui était une journée pluvieuse comme seule la fin octobre sait nous les offrir. Et aujourd'hui, j'étais plus célibataire que jamais.
Je me suis levée à 10h30, alors que j'avais mis mon cadran pour me réveiller à 8h45. On dirait bien que je ne trouvais pas de raisons suffisament convaincantes pour me lever.
Je me suis fait un bol de café au lait dans lequel j'ai trempé le pain aux bananes et chocolat que je m'étais fait hier soir - je sais, mes vendredis soirs sont complètement endiablés, ne m'en parlez pas.
J'ai plié le linge propre qui était resté en tas sur le dessus de la laveuse. J'ai rangé la vaisselle qui avait passé la nuit à sécher sur le comptoir. Effectivement, toutes les activités ménagères étaient de merveilleuses excuses pour ne pas faire ce que j'avais à faire.
Je me suis finalement mise à la tâche. J'ai sorti stylo, feuilles lignées et bouquins et je me suis mis à lire pour préparer ce fameux exposé que j'aurai à faire dans moins de deux semaines à l'université. Attriquée comme une demeurée -t-shirt étiré et robe de chambre en rétine blanche sur le dos, bas de laine pour hommes aux pieds et bandeau retenant mes cheveux gras pour cause de grève de douche ce matin -, j'ai lu avec presque motivation pendant deux heures.
Je méritais une pause. Alors j'en ai profité pour vider mon garde-robe à la recherche d'un papier que je cherchais depuis quelques jours et sur lequel je n'avais pas encore réussi à mettre le grapin. Je ne l'ai pas trouvé, mais à la place, je suis tombée sur des vieilles partitions de clarinette. Je me suis sentie comme si je venais de découvrir le tombeau de Champlain; fallait absolument que je joue une de ces pièces que j'avais tant pratiquées lorsque j'étais dans l'harmonie de la polyvalente. Il y a bientôt quinze ans. Ouch. Ressortir mon instrument, celui auquel je ne touche presque plus: une autre bonne excuse pour ne pas faire ce que j'avais à faire.
Après, je me suis dit que ça serait bien de bouger un peu. Comme si la pluie ne suffisait pas, j'ai décidé d'aller me mouiller encore plus en allant à la piscine du quartier. J'ai fait des longueurs pendant une demie heure, dans le corridor «Lent». Je ne me sentais pas l'orgeuil d'aller dans le «Moyen» aujourd'hui, alors je me suis contentée de nager en compagnie des p'tites grosses et des octogénaires.
Je me suis douchée, j'ai enfilé mes vieux joggings, mes bottes de pluie, mon imper rouge et ma tuque mauve et je suis arrêtée à l'épicerie du coin faire quelques provisions pour souper.
Mes longueurs avaient beau être «lentes», elles m'avaient creusé l'appétit. En revenant à l'appartement, je me suis gavée de Tostitos avec crème sûre et salsa, histoire de bien récupérer toutes les calories que j'étais parvenue à brûler en allant à la piscine.
Après, j'ai lu encore un peu. C'était censé être une journée d'étude aujourd'hui, après tout.... Mais mes yeux se sont mis à fermer tout seul, et ne me sentant pas la force de lutter contre les forces naturelles du sommeil, j'ai consenti à faire un petit roupillon. J'ai dormi en cuillère avec le chat qui ronronnait goulument. C'est une image aussi touchante que désespérante...
Au réveil, je me suis cuisinée un petit plat de pâtes, rien de compliqué - pesto, asperges et tomates séchées, on connaît des ingrédients moins appétissants. J'ai savouré le tout devant le mauvais film qui jouait à un des quatre canaux que je reçois avec mes oreilles de lapin. Une fois le festin terminé, j'ai éteint le téléviseur, allumé la musique et me suis remise à la tâche.
Après une vingtaine de pages, une soudaine envie de baiser m'est montée au cerveau - ou m'est descendue dans les pantalons, je ne sais trop. J'ai stoppé ma lecture et je me suis masturbée en pensant à deux ou trois gars différents. Aucune image n'arrivait à m'exciter réellement; il est temps que je me trouve un nouvel amant. J'ai quand même fini par jouir.
Je me suis lavé les mains, j'ai attrapé mon portable et je me suis dit: «Tiens, et si je racontais ma journée sur mon blogue. Ça fait mille ans que je n'ai pas écrit.» Et voilà, c'est ce que je suis en train de faire en ce moment. Révéler les petits secrets de mon existence misérable comme on dresse une liste d'épicerie.
Être célibataire par temps pluvieux, y'a pire. Mais vraiment, on peut facilement trouver plus excitant.
Ne me reste plus qu'à souhaiter que j'ai au moins un lecteur masculin et que celui-ci s'avère être plutôt joli, moyennement sportif, beaucoup intello, qu'il aime la musique, le cinéma, la bonne bouffe, les voyages et le plein air et qu'il est du genre à se laisser séduire par des exhibitionnistes déprimées comme moi.
12 juillet 2008
Suite et fin d’une histoire qui commence
On a garé la voiture au pied de la montagne et on a gravi cette dernière à la course. Je suis arrivée au sommet en premier, essoufflée comme un poisson rouge qui aurait tenté de dépasser une baleine – est-ce que ça se peut, être essoufflé quand on est un poisson? Qu’importe. Rendue en haut, les vêtements d’entraînement trop grands pour moi qui constituaient ma tenue de soirée étaient tout humides. Vraiment, on repassera pour le sex appeal. Je me suis accrochée au fait que les odeurs que l’on dégage naturellement, bourrées de phéromones, peuvent avoir un effet séducteur très puissant sur le sexe oppposé, histoire de me convaincre que j’avais encore des chances de charmer Jee ce soir-là…
- Putain, t’es en forme toi! Ou t’as triché et pris un raccourci?!
- Ni l’un ni l’autre. J’pouvais juste pas te laisser gagner! L’orgueil qu’on appelle. Une belle invention…
- Ouais, ça, je sais que t’en manques pas! Faut toujours que t’ailles le dernier mot, hein?!
- C’tu veux j’te dise…
- Rien.
- Rien, alors.
- Tu vois, tu peux pas t’empêcher de répondre, tu peux pas me laisser clore la discussion!
- C’est faux.
- Haha!
- Ok, peut-être que…
- Tu continues!
- Bordel…
- Arrête!
- Je..
- T’es pas game de fermer ta trappe!
Ça, c’est LA chose qu’il ne faut pas me dire dans la vie : t’es pas game. On pourrait me faire faire à peu près n’importe quoi juste en me disant que je ne suis pas game. J’y peux rien, je crois que c’est un défaut de fabrication que j’ai, mon cerveau se met à bouillonner quand il entend ça, mes glandes sécrètent de l’adrénaline en quantité industrielle, tous les muscles de mon corps se contractent et se mobilisent pour prouver à mon interlocuteur qu’il a tout à fait tort de croire que je ne suis pas en mesure de relever son défi.
Dans ce cas-ci, ce sont tous les muscles de mon visage qui sont entrés en service pour s’assurer que ma petite bouche ne s’ouvrirait plus. Je ne suis pas game de me fermer la trappe? Voyons voir.
Il y a plusieurs façons d’avoir le dernier mot; parmi elles, se taire est probablement la plus efficace.
- Bon! Je savais que si je te disais ça, tu allais te la boucler!
- …
- Tu vas tenir longtemps tu penses?
- …
- Moi je gage que tu peux pas faire plus que 2 minutes…38 secondes…et cinq huitième.
- …
- Et je suis généreux!
- …
- Tu peux pas t’empêcher de parler, petite pie!
- …
Jee s’est mis à me chatouiller, simplement pour me provoquer. Le salaud. Mais j’allais tenir bon. J’allais tenir bon.
- Tu vas ben finir par crier pour appeler à l’aide!
Je suis la fille la plus chatouilleuse au monde. Vraiment. Mais j'allais tenir bon. J'allais tenir bon.
- Tu t’es mise dans de beaux draps ma jolie!
- …
- Bon, le chatouillage n’est pas suffisant pour te faire réagir; je vais devoir trouver une technique plus adéquate!
- …
- Qu’est-ce que tu dirais de ça?
Jee a collé ses lèvres contre les miennes. Il essayait d’enfoncer sa langue à l’intérieur de ma bouche, mais je tenais mes lèvres fermement closes, bien décidée à ne pas le laisser entrer. Ce n’est pas lui qui était supposé m’embrasser, c’est moi. Et ce n’est pas de cette façon là que ça devait se passer. On n’était pas censés s’embrasser juste pour dire, juste pour le kick, juste pour fermer la gueule à l’autre.
- Ok. Un point pour toi. Mais ce n’est que partie remise, traître. Les smoked meat vont être frettes, passe-moi le mien s’te plaît.
- J’ai gagné, j’ai gagné!
- Tu n’as aucun mérite. Tu as utilisé des armes illégales.
- Ah, parce que y’a une règle quelque part qui dit qu’on n’est pas supposés s’embrasser?
- Euh… oui! J’te rappelle qu’on est juste des amis, toi et moi. Malheu… euh, euh. (Éclaircissement de gorge, faire semblant qu’on s’étouffe un peu.)
- Malheureusement?
- J’ai pas dit ça.
- Je sais. T’as dit malheu… euh, euh. Ce qui, si je traduis, veut signifier «malheureusement».
- J’ai pas dit ça.
- T’as pas dit ça mais tu le pensais.
- Arrête là.
- Ben en tout cas, si toi tu le pensais pas, moi je le pensais.
- …
Deuxième manière la plus efficace pour me faire fermer la gueule : s’appeler Jee et me dire qu’on trouve cela dommage de n’être que mon ami.
Regard confus, mains qui tremblent, bouche qui devient sèche soudainement. À quoi il joue, merde?
- À quoi tu joues merde?
- Pourquoi tu ne t’es pas laissé embrasser?
- Parce que c’est à peu près la seule limite qu’il y a entre nous Jee : on ne s’embrasse pas.
- Ok, mais t’en avais envie.
- …
- Je le sais.
- …
- Je sais que tu voulais qu’on parle ce soir.
- …
- Je sais que tu sais pas comment me le dire…
- …
- Mais que tu en meures d’envie…
- …
- Veux-tu, je vais te faciliter la tâche?
- Avoueye donc!
- Mais faut que tu te laisses faire cette fois.
Et il a de nouveau collé ses lèvres sur les miennes. Or, cette fois, oui, je n’ai pas formé de barrage en pinçant le bec. Je me suis complètement abandonnée à ce baiser inattendu. À ce baiser inespéré.
- Tu vois, c’est meilleur quand tu ouvres la bouche!
- Qu’est-ce qu’on est en train de faire là?
- De s’embrasser.
- Oui, ça, j’avais remarqué. Mais pourquoi tu m’embrasses, Jee?
- Parce que j’en ai envie et toi aussi.
- Envie, d’accord, mais envie de quoi au juste?
- J’ai envie d’être ton chum. J’ai envie d’être celui que j’ai toujours été pour toi, mais le petit bonus en plus! J’ai envie de te tenir par la main dans la rue. J’ai envie de t’amener souper chez mes parents en leur disant «Tadam, voici ma nouvelle blonde!» et qu’ils fassent le saut lorsqu’ils vont se rendre compte que c’est toi. J’ai envie que tu m’appartiennes, parce que j’suis tanné d’être jaloux des gars que tu ramènes des bars les vendredis soirs. J’ai envie que tu ne sois plus obligée de te taper un mec différent tous les week-ends pour te sentir femme et attirante, j’ai envie qu’il y ait juste un homme dans ta vie pis que ça soit moi.
- …
- Veux-tu?
- Dis donc, as-tu volé cette réplique là à Freddy Prince Jr ou quelqu’un dans le genre, dans un de ces fameux films de fille?!
- Non, c’est Freddy qui m’a volé mon punch dans son dernier mauvais, très mauvais film.
- Ah, ok. J’étais pas sûre si c’était lui qui avait dit ça ou Matt Damon...
- Bon, t’as fini de parler cinéma là, et tu me frenches?
Je ne pouvais rien répondre à cela, que le plus sensuel baiser que j’étais capable de donner.
Je crois qu’on s’est embrassés comme ça pendant à peu près deux heures. Les smoked meat ont eu le temps de devenir froids au moins trois fois. Mais ce n’était pas très grave, on n’avait plus vraiment faim.
Le reste de la soirée s’est déroulé sans paroles, ou à peu près. Les seuls mots utilisés furent ceux du cœur. Et les seuls gestes posés, ceux de deux corps qui enfin se sont trouvés.
***
FIN DE L’ÉPISODE
Nota bene : je pars en vacances trois semaines, alors ne vous surprenez pas si je ne donne pas beaucoup de nouvelles…
Pendant ce temps, profitez du beau temps, au lieu de surfer sur le web!
09 juillet 2008
Un amour X-large pour emporter s’il vous plaît
La serveuse m’a amené mon double martini. J’ai sorti mon portefeuille de mon sac à mains pour régler la note, mais Jee s’est interposé en disant que c’est lui qui payait, puisque c’était à sa demande que nous étions venus là prendre l’apéro. En bonne fille des temps modernes que je suis, j’ai refusé que l’homme paye pour moi, trop orgueilleuse, trop fière, trop plein de choses niaiseuse, alors je me suis obstinée un peu avec lui.
- Ben non, c’est beau. Je vais payer mademoiselle.
- Arrête donc de faire ta féministe à deux sous là, c’est pas parce que je te paye un drink qu’automatiquement tu deviens soumise à moi et à tous les autres hommes! Tenez mademoiselle, gardez la monnaie.
- Non mademoiselle, redonnez-moi le dix dollars, prenez mon vingt à la place. Ça n’a rien à voir avec mon supposé féminisme à deux sous tu sauras, Jee Bédard!
- Ah non?!
Jee m’a arraché des mains le dix dollars que la serveuse avait consenti à me redonner, pour mieux le lui tendre à nouveau. J’ai poursuivi le petit manège en reprenant encore le billet des mains de la demoiselle qui commençait à être franchement exaspérée. Ses soupirs découragés soulevaient la mèche de cheveux qui pendait devant ses yeux. On aurait dit une mauvaise scène de film américain.
- Bon, décidez-vous là, j’ai d’autres clients à servir moi!
Elle a relâché le billet que j’étais en train d’essayer de lui arracher avec une force exagérée. Résultat : j’ai tiré inutilement fort sur le dix dollars, mon coude fut propulsé par derrière, pour atterrir exactement là où se trouvait le plateau rempli de bières et autres substances alcoolisées de la serveuse, à qui j’ai donné une nouvelle raison, encore meilleure celle-là, d’être frustrée. L’équivalent d’environ cent dollars de consommations s’est retrouvé sur le sol. Une marre de malt et de houblon liquides s’est formée sous mes pieds. Jee s’est mis à rire comme un perdu.
- Au moins ton martini lui est sain et sauf : tu pourras te saouler pour oublier ta honte!
Je n’ai rien répondu. Je me suis contentée de me précipiter aux toilettes pour éponger la bière qui s’était répandue sur ma robe et qui n’allait pas tarder à sécher et à empester le fond de tonne. C’est en m’affairant devant le miroir à frotter vigoureusement ma petite robe noire – semblable à celle qu’ils utilisent dans les pubs pour nous faire croire que l’anti-sudorifique qu’ils essaient de nous vendre ne tache pas les vêtements, mais on sait toutes que c’est n’importe quoi – que je me suis rendue compte que je n’avais toujours pas remis ladite robe à l’endroit. Assurément, je ne faisais qu’empirer ma condition, à chaque geste que je posais. On allait me couronner reine de la maladresse et de la stupidité d’ici minuit. J’aurais voulu volontairement gâcher cette soirée, je n’aurais pas trouvé meilleure tactique. L’avantage dans tout cela, c’était que vraiment, je ne pouvais pas descendre plus bas.
Et c’est quand on n’a absolument plus rien à perdre qu’on trouve généralement le courage d’agir. Je suis retournée dans le bar sans même prendre le temps de mettre ma robe du bon côté.
Le boss boy finissait de nettoyer mon superbe dégât et Jee, de se payer ma gueule.
- On s’en va.
- Mais t’as même pas pris une gorgée de ton double martini encore!
- J’ai pu soif. J’ai déjà en masse bu, mais au lieu d’être par la bouche, ça été par les pores de ma peau. Allez! Viens t’en!
- Ahh! J’t’adore toi! Toujours de l’humour, même dans les situations où t’as l’air complètement taré!
- Merci. Viens.
J’ai empoigné Jee et l’ai traîné jusque sur le trottoir, pendant qu’il rigolait et saluait les clients et les employés du bar, avec le même sourire idiot que Miss Connecticut sur son char allégorique.
- Bon. J’voulais voir de quoi avait l’air le nouveau bar : c’est fait. J’suis mieux d’en avoir profité, parce que j’pense ben que c’est la dernière fois que je mettais les pieds ici!
- De toute façon, ils vendent leurs drinks ben trop cher.
- T’as pas à chialer, t’as rien payé!
- Hey, c’est moi qui l’ai payé mon verre je te ferais remarquer monsieur, c’est pas toi!
- Non, c’est pas moi, mais c’est pas toi non plus : on a payé ni l’un ni l’autre, avec tout le tapage que t’as fait, la serveuse a été distraite et on a tous les deux gardé notre argent! Bonne technique!
- C’était pas volontaire.
- Essaye pas! Petite voleuse!
- J’suis pas une voleuse!
- Mais si! Une jolie voleuse!
- Bon, la ferme pis débarre les portières que je rentre.
- Woh! No way que tu t’assieds dans ma voiture imbibée de bière de même!
- Niaise-moi pas.
- J’te niaise pas! Tu vas te faire sécher un peu avant!
J’en avais assez. Il se foutait de ma gueule de plus en plus. Son petit sourire en coin me faisait chier. Quel con. Il voulait avoir le dernier mot? Eh bien pas question! Monsieur ne veut pas que j’entre dans sa bagnole avec ma robe pleine de bière? D’accord.
J’ai retiré ma robe, comme ça, en plein centre-ville, en plein jour, en pleine folie, en pleine arrogance, je ne pouvais pas laisser Jee gagner sur ce coup là.
Heureusement que j’avais pris soin de mettre mes plus beaux sous-vêtements avant de partir.
- Bon, je peux embarquer maintenant?
Jee n’a rien dit. Son petit sourire en coin a soudainement fait place à une bouche béate et à un regard désarçonné. Il a déverrouillé et j’ai pu aller me cacher dans l’auto. J’ai pris la couverture qui traînait sur la banquette arrière pour me recouvrir et j’ai gentiment fait un fuck you à un quinquagénaire qui passait par là et qui se montrait un peu trop excité par mon striptease improvisé. Jee, lui, n’en revenait pas encore, il avait toujours la main sur la poignée, ne se décidant pas à entrer.
- Tu viens?
- …
- …
- T’es complètement cinglée, tu le sais ça?
- Qu’importe. J’ai faim. Go.
- Tu comptes aller au resto en tenue d’Eve ou?
- Non. Pu envie d’aller au resto. Pourquoi on n’irait pas se chercher deux gros Schwartz’s bien gras qu’on pourrait bouffer sur la montagne après?
- On?
- Ok. Tu. Tu vas aller nous les chercher et moi je vais t’attendre dans le char, à moitié toute nue!
- Bon plan. Et quand je reviendrai, est-ce que tu te seras rhabillée, parce que là, j’suis pas sûr que la montagne soit autorisée aux naturistes!
- T’as ton linge d’entraînement dans le coffre?
- Oui.
- Ça sera ça ma tenue de soirée alors.
CONTINUONS LE SUSPENS…
03 juillet 2008
Les plans d'nèg'
J’avais tout prévu. Passé des nuits entières à mijoter mon plan. Tout se déroulerait comme je le désirais, je ne pouvais accepter qu’il en soit autrement. Il fallait que ça marche. Il fallait que les choses se passent bien. Il fallait que les choses se passent tout court. J’en avais assez de me retenir, plus question d’attendre et de rater ma chance. C’est ce soir-là que je me lançais.
Dans le vide.
J’en étais à pratiquer mon petit discours romantique à deux cennes – Jee, je t’aime. Toi et moi on est faits pour être ensemble, ne le vois-tu pas? Prends-moi! Jee, je t’en prie, prends-moi! Déshabille-moi, maintenant, tout de suite! – quand le téléphone a sonné; Jee appelait pour me dire qu’il s’en venait me chercher cinq minutes plus tard. Merde. Je n’avais pas vu le temps passer, trop obnubilée que j’étais par mes fantasmes et les dialogues que je nous inventais, à Jee et à moi. À trop rêvasser, j’avais oublié de m’habiller. Une débile n’arborant qu’une petite culotte et un soutien-gorge devant sa fenêtre de chambre, qui n’a pas pris soin de tirer les rideaux et qui gesticule passionnément et balance des refrains d’amour à un ami imaginaire. Voilà ce que j’étais.
Une débile.
Qui s’apprête à bousiller une amitié extraordinaire sous prétexte qu’elle est amoureuse du garçon censé être son simple copain. Quelle conne. Mais je n’avais plus le choix…
Coup de klaxon. Jee est là. Et moi je n’y suis plus, mais alors là plus du tout. Mes jambes se mettent à trembler, mon corps à jouer à saute-moutons; je n’ai plus de salive ni de jugement. Je m’affole, je cours à travers tout l’appartement à la recherche de mon sac à mains – que j’avais stratégiquement placé à côté de la porte, avec mes clés, mon parapluie et tout ce que je ne voulais pas oublier. Mais c’était là trop de logique pour la pauvre fille perdue que j’étais soudainement devenue. Jee, je t’aime. Prends-moi! Jee, je t’en prie, prends-moi! Déshabille-moi, maintenant… Je n’avais que ces mots en tête, ils formaient un brouillard dans mon cerveau qui m’empêchait de voir le reste. Plus vite je lui ferais mes révélations, mieux ce serait. Qu’il parte à rire, qu’il me dise non et qu’on en finisse, bordel.
J’ai agrippé mes effets personnels, verrouillé la porte – quand même, c’est bien que j’y ai pensé – et dévalé les escaliers en trombe.
- Salut beauté.
- Jee… Je…
- Ça va?! T’as l’air bizarre!
- Ah… euh… non, non, ça va. Je… j’étais pas tout à fait prête quand t’as appelé, c’est pour ça, je me suis un peu dépêchée… Je…
- Oh. Ça doit être pour ça que t’as mis ta robe à l’envers!
Shit. Ça commence bien encore.
- Tu me donnes deux secondes, je remonte la mettre du bon côté?!
- Ben non, laisse faire ça, tu le feras au resto!
- J’vais avoir l’air fine encore, de rentrer accoutrée de même!
- Moi j’te trouve plutôt sexy comme ça!
Bouche ouverte, rien qui sort. Un point pour Jee. Il a démarré la voiture et on s’est dirigé vers le resto. Mon estomac était aussi à l’envers que ma robe, je me demandais bien comment j’allais réussir à avaler quoi que ce soit.
- Tu veux qu’on aille prendre l’apéro avant? Y’a un nouveau bar qui vient d’ouvrir, à côté de là où on va, j’aurais bien aimé aller y faire un tour.
- Ok. Une p’tite shoot d’alcool, ça ne me fera pas de tort.
- T’es sûre que ça va toi?
- Oui, oui. Fais-toi en pas. Stressée un peu, c’est tout.
- La job?
- Ouais, c’est ça. La job.
La job que tu me donnes. Les efforts que je fais. Pour avoir l’air naturel. Pour agir normalement. Pour être moi, pour être belle, pour être cool, pour être celle avec qui t’as du plaisir, comme toujours. Pour être celle qui t’aime mais que ça ne paraît pas trop. Pas tout de suite. Plus tard les révélations. Plus tard.
Pour l’instant, plus d’alcool.
- Un double martini s’il vous plaît.
À SUIVRE…
